Prologue
Au 17, rue La Fontaine, un petit café pelotonné dans un immeuble style Guimard, accueille dès sept heures du matin le Parisien endormi. Le bar sent bon, l'odeur des croissants chauds et du chocolat fait maison attire les cadres en cravates et les maraîchers voisins.
Les petites tables fièrement dressées se regardent dans la grande glace qui renvoie l'image d'une fresque d'époque bleue mélancolique.
Sur la terrasse, les fleurs s'émerveillent en couleurs et la fraîcheur matinale réveille ces bouquets de senteur.
Dans la cuisine, un tourbillon de produits authentiques attend en silence, sagement, que la main experte du patron veuille bien les transformer en tendres plats appétissants. Mais prenez garde badaud, vous devez montrer patte blanche et vous tenir tranquille si vous voulez déguster les crostinis aux anchois, aux câpres ou à la tomate. Les pochetrons et autres écervelés ne sont pas admis dans la boutique du bonheur. Le luxe, ici, c'est ce calme et cette gaîté généreuse qui adoucit le cœur des vieux. L'âme d'Antoine virevolte au-dessus de nous et nous raconte comment un jour un petit moineau du nom de pioupiou est venu se percher sur le comptoir pour prendre délicatement la mie de pain qu'une main amicale lui tendait sans un bruit.
Les habitués, chez Antoine, se reconnaissent à l'air presque seizième qu'ils prennent pour boire, ni vu ni connu, un demi ou un verre de vin rouge frais. Chaque jour à la même heure Monsieur Gaston vient lire son journal et écouter les discussions savoureuses du petit bar. De temps à autre il lance une blague joliment décalée pour recentrer l'attention d'Antoine sur son verre déjà vide.
Jean-Claude, lui est aristocrate aristocratique, dans son col roulé invariablement marron clair, avec un sourire ravageur de vieux beau, il ne sait montrer que gentillesse et amabilité envers les jolies femmes. Parfois il nous raconte en détail son menu gastronomique du soir, fin cuisinier qu'il est. Amateur de bon vin, il nous charme par sa connaissance œcuménique du monde. Nous oublions qu'un jour lui aussi partira loin comme Simon qui ne donne plus de nouvelles depuis son départ dans le sud, là où il fait moins froid en hiver et plus chaud en été.
Puis vient Geneviève. Elle oublie son piano et ses élèves pianistes le temps de boire quelques gorgées de vin doux. Sa chevelure cuivrée rappelle l'automne romantique et le rouge de ses lèvres éclate de rire. Des ronds de fumées entourent cette frêle personne étonnante de charme. Pas très loin, mon ami Artonic, accoudé au comptoir, s'offre un perroquet glacé. Ses grandes mains sentent le bois précieux et elles s'agitent, agiles comme de jeunes chatons ébouriffés. Le prince des mille et une nuits l'accompagne, et de bière en bière les langues se délient, le feu des joues et des pensées s'allie contre la raison. Les remarques dépourvues de sens foncent à tombeau ouvert : «Pour mille francs, je répare tes chaises et je te fais l'amour, Marie », me dit-il saoul de bêtise. Il me passe un de ses amis, au téléphone portable bien sûr, et l'irréel reprend ses droits :
- Bonjour, je suis Marie, et toi ?
- Moi je suis divorcé pourquoi ?
Un aboiement joyeux interrompt la piètre conversation. Pacha le magnifique, noir de poils fins et doux, entre, s'ébroue de plaisir, puis écoute patiemment le discours des hommes. Dans le petit café l'ambiance vieille France éclate de rire à nouveau pour saluer l'entrée étourdissante du petit monsieur fou amoureux du cirque. Son expérience de présentateur de Bouglione lui laisse un souvenir doux et tendre. Il nous raconte qu'un soir deux baquets, l'un rempli d'eau claire et l'autre d'eau savonneuse avaient été oubliés là. Un éléphant assoiffé s'est avancé vers le baquet d'eau et de lessive, a aspiré avec sa trompe le breuvage et l'a aussitôt rejeté sur le public. Tempête de rire, puis mécontentement et enfin remboursement des places ont clôturé l'incident. Notre amoureux du cirque plus communément appelé Monseigneur prend un air faussement enjoué pour nous dire que les meilleurs canards sont rue du Four chez un petit boucher de sa connaissance, ce à quoi invariablement son compère Jean-Claude répond, le canard, c'est un peu dur.
Quand la nuit s'apprête à tomber sur notre petit monde chaud et gai, la reine Mathilde en collier de perles et foulard de soie rentre discrètement et s'approche du patron avec un sourire enjôleur. Elle commande un demi et observe l'assistance avec une sévère sympathie. Cette déesse du Conservatoire lorsqu'on l'interroge au sujet des activités musicales de son royaume répond avec une hauteur toute gracieuse que le personnel est là pour renseigner l'inculte barbare qui ose la déranger à l'heure où il fait bon se détendre enfin. Plus tard elle rejoindra son quartier, nid douillet au pied du Sacré Cœur et se rappellera que sa dureté n'est en fait qu'un masque pour se protéger des agressions mesquines des petites dames du seizième arrondissement.
Minuit, Antoine baisse son rideau et met gentiment les derniers bavards à la porte et quand la douce Geneviève s'attarde un peu trop, il lance sa blague favorite au détour d'un clin d'œil : « Chère Geneviève, si tu veux perdre un kilo, rentre chez toi et perd un os en chemin. Dehors messieurs dames, la maison ferme. »
Il faut du temps aux traînards pour regagner leurs pénates, et plus encore pour se rafraîchir des excès de la soirée.

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